J’ai vécu plus de vingt-cinq ans à l’étranger. Huit pays. Des dizaines de nationalités croisées. Des équipes multiculturelles à manager. Des clients venus du monde entier. On pourrait donc imaginer qu’avec le temps, j’ai appris à « comprendre les autres ». En réalité, j’ai surtout appris quelque chose de beaucoup plus inconfortable : ce qui me paraît évident ne l’est pas forcément pour l’autre. C’est peut-être cela, au fond, l’altérité : accepter que l’autre ne pense pas comme moi, ne réagisse pas comme moi, ne regarde pas le monde comme moi… et que ma manière de le voir n’est pas plus universelle que la sienne.Cette prise de conscience a profondément changé ma manière de voyager, de travailler et, probablement, de regarder le monde.
C’est ce qui m’est revenu en tête en échangeant avec Soan Zamoun, enseignant, formateur international et chercheur en communication interculturelle, pour Xperientiel.
Nous ne parlons pas tous le même langage. Même lorsque nous parlons la même langue.
On réduit souvent la communication interculturelle à une question de langue. Parler anglais, cette langue que l’on qualifie volontiers d’universelle. Utiliser aujourd’hui Google Translate ou d’autres outils qui rendent la traduction tellement plus facile. Mais est-ce suffisant pour se comprendre ?Un même mot n’a pas toujours exactement le même sens d’une culture à l’autre. Et derrière les mots, il reste parfois beaucoup de « lost in translation ». Car communiquer, c’est aussi un regard, un geste, une distance physique, une intonation, un silence, une manière de montrer ou de ne pas montrer ses émotions. Et derrière tout cela se cachent notre histoire, notre éducation, notre culture, nos croyances, nos représentations, nos coutumes. Autrement dit : nous regardons le monde avec nos lunettes culturelles, en oubliant souvent que nous les avons emportées dans nos bagages.
Soan utilise un mot que j’aime beaucoup : se décentrer. Essayer, quelques instants, de ne plus interpréter l’autre uniquement à partir de nos propres références. Et cela m’a rappelé quelques beaux ratés de ma propre vie professionnelle.
Je me souviens de mon arrivée comme directeur d’un hôtel en Thaïlande. Première présentation devant les équipes. Je fais ce que je sais faire : je parle avec enthousiasme, je bouge, j’utilise mes mains, je montre mon énergie. Bref, je fais une présentation… en bon Français. Parce que cela avait plutôt bien marché jusque-là dans d’autres pays. Tout du moins, c’est ce que je pensais. Avec le recul, je me demande même si ça avait vraiment marché… ou si certains ne m’avaient pas simplement pris pour un mec un peu bizarre !
À la fin, plutôt content de moi, je vais voir ma directrice des ressources humaines et lui demande : Alors ? Sa réponse tombe : Catastrophique. Petit moment de solitude. Elle m’explique que je bouge beaucoup trop. Dans la perception culturelle thaïlandaise, cette agitation et cette démonstration des émotions pouvaient être interprétées très différemment de ce que j’imaginais : comme un signe d’insécurité ou de faiblesse. Mon intention était bonne. Mais ce que l’autre recevait n’avait rien à voir avec ce que je pensais envoyer. Alors j’ai appris. Au début, j’ai notamment appris à faire mes présentations les mains dans les poches, pour empêcher mon naturel de revenir trop vite au galop. Cela peut paraître anecdotique. Mais pour moi, c’était important : j’étais le visiteur. C’était donc surtout à moi de m’adapter, par respect pour la culture qui m’accueillait.
Cette anecdote me fait sourire aujourd’hui. Mais elle raconte quelque chose d’essentiel : communiquer ne consiste pas seulement à exprimer ce que nous voulons dire. C’est aussi essayer de comprendre ce que l’autre reçoit.
Une autre expérience m’avait déjà appris cela quelques années auparavant. À l’InterContinental à Paris, où je travaillais comme directeur de la restauration, nous perdions beaucoup de petites cuillères en argent qui partaient accidentellement à la poubelle. Nous avions expliqué aux équipes de plonge, dont les collaborateurs venaient de différents pays africains, ce que cela représentait financièrement. Des chiffres. Des coûts. De l’argent perdu. Mais le message ne passait pas vraiment. Alors j’ai pris le temps de discuter avec eux, simplement, autour d’un thé. J’ai essayé de comprendre ce qui, pour eux, représentait concrètement une valeur importante. Ils m’ont parlé de leurs troupeaux de chèvres chez eux et de ce qu’ils représentaient en termes de richesse. Nous avons alors traduit le coût des cuillères… en nombre de chèvres. Tout à coup, cela avait du sens. Les mêmes chiffres. La même intention. Mais une autre représentation.
Soan met des mots sur ce mécanisme : il s’agit de co-créer du sens. Je trouve cette expression formidable. Parce que communiquer, ce n’est finalement pas simplement transmettre un message. Encore faut-il que ce message puisse être compris par l’autre. C’est aller vers lui, essayer de comprendre ses références et, ensemble, construire un espace commun.
Voyager ou consommer un territoire ?
Et puis notre conversation a glissé vers le voyage. Nous allons quelque part. Nous visitons les monuments incontournables. Nous testons le restaurant recommandé. Nous prenons la photo. Nous cochons la case. Et parfois, nous repartons en ayant beaucoup vu… mais finalement rencontré assez peu. Sans vraiment nous imprégner d’une culture, de modes de vie différents, d’autres valeurs, d’autres manières d’habiter le monde.
Soan évoque justement cette autre possibilité : rencontrer les habitants, découvrir leurs savoir-faire, leur langue, leurs traditions et accepter de se confronter à des façons différentes de penser et de vivre. Car le voyage peut alors provoquer quelque chose de beaucoup plus intéressant. Il peut nous déplacer intérieurement. Nous ouvrir au monde et à toute sa diversité. Et peut-être aussi nous apprendre à moins juger. À être plus tolérants. Plus curieux. Plus ouverts à ce qui n’est pas nous. Le voyage ne nous apprend alors plus seulement quelque chose sur l’autre. Il nous apprend quelque chose sur nous-mêmes.
Ce sont rarement les monuments dont je me souviens le plus
En repensant à toutes ces années de voyage, je réalise que ce qui m’a le plus marqué n’est pas ce que l’on trouve dans les brochures touristiques ou sur Instagram. Ce sont souvent des personnes. Des rencontres. Des conversations faites de gestes quand le vocabulaire manque. Des fous rires nés de cette envie commune de communiquer, de se comprendre, d’échanger, de partager. Des repas autour d’une table, dans cette convivialité et cette hospitalité qui n’ont parfois besoin d’aucune traduction. Des odeurs. Des saveurs. Des situations parfois complètement improbables. Des moments où je n’avais pas tous les codes. Des moments où j’ai dû observer avant de comprendre.
C’est ce patrimoine-là qui m’intéresse de plus en plus : le patrimoine immatériel d’une culture, d’un territoire. Celui que l’on ne photographie pas toujours. Peut-être tout simplement parce qu’à cet instant-là, on est pleinement présent. On ne cherche plus à capturer le moment. On le vit. Une manière de cuisiner. Une expression. Une histoire racontée autour d’une table. Un savoir-faire transmis. Une façon d’accueillir. Une relation particulière au temps, à la nature ou aux autres.
Et je crois que c’est aussi là que le tourisme peut retrouver une partie de son sens. Non pas simplement montrer une destination, un monument, un territoire, mais créer les conditions pour entrer véritablement en relation avec lui. Aller au-delà de ce que l’on voit. Chercher une forme de profondeur. Celle qui nous touche, qui laisse une trace en nous et qui fait que, longtemps après être rentré, quelque chose du voyage continue de nous habiter.
L’authenticité n’est pas un décor
Il y a une autre idée de notre conversation qui m’interpelle particulièrement. À force de vouloir répondre aux attentes supposées des visiteurs, nous pouvons finir par leur proposer une représentation de nos territoires correspondant davantage à ce que nous pensons qu’ils veulent voir qu’à ce qu’ils sont réellement. Quelque chose d’un peu superficiel. Une sorte de carte postale standardisée que l’on finit par retrouver partout. Mais rencontrer un territoire, ce n’est pas retrouver exactement l’image que l’on en avait avant d’arriver. C’est précisément accepter d’être surpris. Sortir des sentiers battus. S’autoriser une forme de hors-piste.
Une destination vivante n’est pas un décor. C’est la vie. Celle qui surprend, qui bouscule parfois et qui peut nous faire grandir humainement. Elle a ses habitants, ses contradictions, ses accents, ses histoires, ses différences, ses aspérités. Sa singularité. Et peut-être que notre rôle, dans le tourisme, n’est justement pas de gommer tout cela pour rendre l’expérience plus facilement consommable. Mais au contraire d’aller à la rencontre de cette authenticité qui peut, parfois, nous transformer. De permettre la rencontre. De créer les conditions de l’inattendu, sans chercher à le fabriquer.
Changer le regard
Cette conversation avec Soan m’a finalement ramené à quelque chose de très simple. Voyager demande de la curiosité. Mais aussi une certaine forme d’humilité. Accepter de ne pas savoir. Observer avant de juger. Demander plutôt que supposer. Essayer quelques mots dans la langue de l’autre. Accepter le malentendu. Rire parfois de ses propres maladresses. Et surtout comprendre que nos codes ne sont pas universels.
Peut-être existe-t-il pourtant quelque chose qui traverse les cultures : notre besoin d’entrer en relation, d’être reconnu et de partager. C’est peut-être cela, au fond, se décentrer. Non pas renoncer à qui nous sommes pour adopter la culture de l’autre. Mais créer suffisamment d’espace entre nous pour que chacun puisse faire un pas. Et que quelque chose de nouveau apparaisse dans cet entre-deux.
Et si c’était cela, voyager ?
À la fin de notre conversation, une phrase s’est imposée à moi : Le rôle du tourisme n’est peut-être pas seulement de nous montrer le monde, mais de nous apprendre à entrer en relation avec lui. Avec les territoires. Avec celles et ceux qui les habitent. Avec leurs cultures. Avec leurs différences.Et, curieusement, avec nous-mêmes.
Après toutes ces années passées à voyager, je crois que les rencontres qui m’ont le plus marqué sont précisément celles qui ont bousculé mes certitudes. Celles où je suis arrivé avec ma manière de voir le monde…et dont je suis reparti en le regardant un peu différemment.
Et vous ?
Y a-t-il une rencontre, un voyage ou même un malentendu qui a changé votre manière de regarder les autres… ou de vous regarder vous-même ?
Cet article est né de ma conversation avec Soan Zamoun dans Xperientiel, autour de la communication interculturelle et de notre manière d’entrer en relation avec les territoires et celles et ceux qui les habitent.
Si vous avez envie de prolonger cette réflexion, vous pouvez découvrir son livre « La communication interculturelle », publié aux éditions L’Harmattan, et bien sûr écouter notre conversation sur Xperientiel.